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    Pilules

    Kamagra, de la coke à la trique

    Par Marie Ottavi
    Illustration Frédérique Daubal

    Le médicament, dépourvu d’autorisation de mise sur le marché en France et souvent utilisé contre les problèmes d’impuissance après la prise de drogues, inquiète le milieu médical. Sorte de copie du Viagra, on ne connaît ni sa composition exacte ni son nombre d’usagers.

    Arthur (1), Parisien de 40 ans, est un grand gaillard en pleine santé. Ses affaires se portent bien, il a le vent en poupe et des semaines bien remplies. De jour comme de nuit. Créatif dans la communication, il consomme régulièrement de la cocaïne. «Quand je sors», dit-il. Dès qu’il sort, en réalité. Depuis plusieurs années, les week-ends arrosés ont succédé aux soirs de fête qui s’étiraient jusqu’au petit matin. Il y a deux ans, lors de l’une de ces nuits particulièrement poudrées, alors qu’il s’apprêtait à faire l’amour avec sa petite amie du moment, Arthur s’est retrouvé incapable d’entreprendre sa chère et tendre. La panne. Le cerveau voulait mais le corps ne répondait plus. Le problème était mécanique. La mauvaise expérience s’est reproduite à chaque fois qu’il consommait de la cocaïne. Il a rapidement compris que la drogue provoquait chez lui des problèmes d’érection, récurrents, pénibles. La cocaïne était devenue son meilleur ennemi. Celle qui le faisait tenir en soirée, et échouer au lit.

    «La cocaïne excite si on en consomme de façon très épisodique, rappelle Philippe Otmesguine, médecin sexologue, qui tient aussi une consultation de sexologie au service d’immunologie de l’hôpital Georges-Pompidou, à Paris. Quand on la consomme de façon régulière, elle entraîne des troubles sexuels. Chez les "slameurs" (qui s’injectent des produits), ou les pratiquants du "chemsex" (qui allient sexe et drogues), la prise de drogue, au lieu de décupler les performances, crée des problèmes, voire un arrêt de leur sexualité.»

    Sous le manteau

    Arthur a parlé de son problème à des amis et plusieurs d’entre eux, également consommateurs de psychotropes, ont cru bon de lui donner la solution à ses problèmes : le Kamagra. Ce médicament est fabriqué, comme le Viagra, à base de citrate de sildénafil. A l’origine élaboré par un laboratoire indien, il se vend sous le manteau, n’ayant pas reçu l’autorisation de mise sur le marché en France. Les camarades d’Arthur lui indiquent des sex-shops où il peut s’en procurer. Là, on peut acheter quatre pilules pour 30 euros, alors qu’il y a deux ans le prix pour la même quantité avoisinait les 60 euros.

    Le Kamagra est aussi vendu sur Internet, où les sites spécialisés en médicaments non autorisés pullulent. Il se consomme de deux façons : en comprimés ou en gel à avaler, si l’on veut ressentir des effets plus rapides. «Le Viagra, c’est cher et forcément sur ordonnance, ou alors il faut faire appel à un pharmacien peu regardant. Ça complique les choses, explique Arthur. J’achète du Kamagra dans des sex-shops souvent tard le soir, quand je suis avec une fille et que je sais que je vais avoir du mal à être vigoureux à cause de la coke. Je ne sais pas exactement ce qu’il y a dans le Kamagra mais ça ne m’a jamais vraiment inquiété. En général, je ressens les effets au bout de vingt minutes. A la première stimulation, j’ai une érection. Et là, je peux carrément casser des briques. Du coup, quand je prends de la cocaïne, je sais que je peux assurer si jamais je suis avec une fille. L’érection peut durer dix heures. Il m’est même arrivé de ressentir des effets le lendemain de la prise.»

    Comme lui, beaucoup d’hommes (difficilement quantifiables vu le caractère clandestin de la pratique), plutôt jeunes, ne souffrant pas de réels problèmes d’impuissance mais cherchant à améliorer leurs performances, consomment ce type de produits, sans vraiment s’interroger sur les risques qu’ils encourent.

    Le Kamagra ressemble à s’y méprendre au Viagra, la star des produits pour dysfonctionnements érectiles, fabriqué par le laboratoire Pfizer et commercialisé depuis 1998 aux Etats-Unis et 1999 en Europe. Jusque dans sa forme, le plus souvent de losange bleu. «Certains patients ne veulent pas entendre parler du Viagra, qui est stigmatisé comme une pilule pour les vieux impuissants, souligne Philippe Otmesguine. J’ai des patients qui se procurent du Kamagra ou des men pills[pilules pour les hommes, ndlr] dans les sex-shops, qui contiennent un peu de la molécule, et leur permettent d’avoir des rapports sexuels. Ces médicaments sont particulièrement déconseillés si l’on souffre de problèmes cardiaques récents. On a vu aussi des gens qui les mélangeaient à du poppers [un produit inhalant qui dilate les vaisseaux sanguins et provoque un état d’euphorie] faire des effondrements de tension qui peuvent être mortels.»

    Sur le marché illicite des médicaments dits «lifestyle», comme on nomme dans les pays anglo-saxons ceux qui ne traitent pas la douleur mais les problèmes considérés comme mineurs, les produits à visée érectile sont parmi les plus vendus dans le monde. Chaque année, ils représentent entre un quart et un tiers des saisies au niveau mondial. Il y a quelques années, le Viagra était même le médicament le plus contrefait sur la planète. Aujourd’hui, il côtoie en tête des ventes illicites les pilules amaigrissantes, les anabolisants pour renforcer la musculature, les psychotropes et les crèmes pour blanchir la peau.

    Fret express

    Comme des centaines de milliers de contrefaçons ou d’autres produits non autorisés sur le marché français, le Kamagra, commandé en petites quantités et envoyé par courrier, passe facilement inaperçu à son passage à la poste ou via les services de fret express. En 2016, les douanes françaises ont intercepté 4,2 millions de produits pharmaceutiques prohibés contre 1,5 million en 2015, soit une hausse de 180 %. Des chiffres confirmés par Rodolphe Gintz, directeur général des douanes françaises, dans le documentaire Trafic de médicaments diffusé ce mercredi soir sur France 5.

    Par ailleurs, lors de la dernière opération d’envergure contre les réseaux de vente illicite de médicaments et de produits de santé, nommée Pangea X, menée simultanément dans 123 pays entre le 12 et le 19 septembre 2017, la majorité des 25 millions de produits saisis était dédiée aux dysfonctions érectiles, sans que le chiffre exact ait été communiqué. Cette offensive annuelle initiée par l’Organisation mondiale des douanes et Interpol mobilise, en France, la Direction générale des douanes et droits indirects, l’Office central chargé de l’environnement et de la santé publique et l’Agence nationale du médicament et des produits de santé, et a permis la saisie de près de 433 000 unités de faux médicaments dont 59 % étaient des pilules pour le dysfonctionnement érectile ou des aphrodisiaques.

    «Gangrène»

    Outre le trafic, le problème de la diffusion d’un médicament comme le Kamagra est évidemment sanitaire. Philippe Otmesguine entend parler du Kamagra depuis plusieurs années : «Contrairement à ce qu’on peut lire, notamment sur Internet, ce n’est pas un générique. On ne sait absolument pas quel est le dosage de sildénafil, la molécule qui le compose, contenu dans ces pilules. Les fabricants peuvent indiquer 100 mg alors qu’il n’est en réalité que de 50 ou 75 mg. Personne n’est en mesure de le vérifier puisque c’est un produit illicite. Il existe deux types de médicaments pour les problèmes d’érection, ceux qui la provoquent, et qui sont généralement prescrits à des personnes ayant souffert d’un cancer de la prostate, et les plus répandus, qui ne sont pas des activateurs de l’érection mais des inhibiteurs de l’inhibition. Les hommes qui l’ingèrent banderont même s’ils sont angoissés. Ce sont des médicaments qui fonctionnent si on est stimulé. Rien ne se passe si on attend que ça monte.»

    Bernard Leroy, directeur de l’Institut international de recherche anticontrefaçon de médicaments, évoque des risques que peu d’utilisateurs prennent en considération. Le priapisme notamment. «En France, on a un bon système de sécurité sociale. Mais beaucoup de patients ne veulent pas évoquer leur problème d’érection devant un médecin. Ils n’osent pas. Le Viagra n’est pas très difficile à fabriquer. On peut ajouter des doses de principe actif, ce qui peut se révéler particulièrement dangereux. Des hommes se sont retrouvés avec des érections de plusieurs jours, jusqu’à endommager leur pénis et provoquer une gangrène dans le pire des cas.»

    De son côté, Arthur semble prêt à remettre en question sa consommation de cocaïne et, de fait, sa prise de Kamagra. Car les problèmes d’érection à répétition font jeu égal avec l’humeur terne, les descentes quasi systématiques, le budget en berne et cette fatigue générale que rien ne parvient à évacuer.

    (1) Le prénom a été modifié.

    Marie Ottavi
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